Et si, malgré les réformes engagées, l’orientation universitaire continuait, en silence, de produire des inégalités ?

post Le Sénégal peut légitimement se féliciter d’avoir modernisé en profondeur son système d’orientation universitaire. La plateforme Campusen a introduit davantage de transparence, d’équité et de rationalité dans l’orientation des nouveaux bacheliers, contribuant ainsi à restaurer la confiance des familles et à renforcer la crédibilité du dispositif.
L’organisation d’UniverSalon a permis d’améliorer l’accès à l’information et de rendre plus lisibles les parcours de formation et les opportunités professionnelles. Ces avancées traduisent une volonté claire de moderniser un secteur stratégique pour l’avenir du pays.
Elles constituent des acquis importants qu’il convient de consolider.
Mais elles ne suffisent plus.
En effet, une question essentielle mérite aujourd’hui d’être posée : l’égalité des règles garantit-elle réellement l’équité des chances ?
Chaque année, des milliers de bacheliers sont orientés loin de leur région d’origine. Si la mobilité peut constituer une opportunité, elle représente, dans de nombreux cas, une contrainte. Pour les familles, notamment dans les régions et les milieux modestes, les coûts liés au transport, à l’hébergement et à la subsistance pèsent lourdement. Pour les étudiants, ces déplacements peuvent engendrer des difficultés d’adaptation, une perte de repères, voire une fragilisation de leur parcours académique.
Ainsi, un système conçu pour garantir l’égalité formelle peut, à la marge, produire des inégalités de fait.
Au-delà de ces contraintes matérielles, une autre inégalité, plus discrète mais tout aussi déterminante, mérite d’être soulignée : celle liée à l’accès à l’information. La tenue d’UniverSalon à Dakar limite de facto la participation des élèves des régions. Or, dans un contexte où l’information conditionne les choix d’orientation, ne pas y accéder équivaut déjà à un désavantage.
Face à ces constats, une évolution du système s’impose, non pas pour en remettre en cause les fondements, mais pour en améliorer l’efficacité sociale et territoriale.
L’expérience internationale offre, à cet égard, des enseignements éclairants. En France, la plateforme Parcoursup repose sur un modèle hybride combinant mérite académique et régulation territoriale. Dans certaines filières, une priorité relative est accordée aux étudiants issus du même espace géographique, afin de favoriser leur réussite sans entraver leur mobilité.
Au Maroc, la logique de carte universitaire introduit également une territorialisation partielle des affectations, permettant de mieux répartir les flux et de limiter la concentration dans les grands centres universitaires.
Ces expériences convergent vers une idée simple mais déterminante : l’équité ne se décrète pas par des règles uniformes ; elle se construit par une prise en compte intelligente des réalités territoriales. Une politique publique n’est pleinement juste que lorsqu’elle tient compte des conditions concrètes dans lesquelles vivent ses bénéficiaires.
Dans cette perspective, le Sénégal pourrait envisager l’introduction progressive et encadrée d’un critère territorial dans le dispositif Campusen. Il ne s’agirait pas de substituer ce critère au mérite académique, mais de l’intégrer comme facteur d’ajustement, notamment à mérite comparable, dans des filières à forte demande ou à capacité limitée, où les tensions d’accès sont les plus fortes, à travers des mécanismes de priorité de proximité.
Parallèlement, UniverSalon gagnerait à évoluer vers un véritable dispositif national, avec des déclinaisons régionales, des formats itinérants et des outils numériques accessibles à tous. L’égalité d’accès à l’information doit devenir une réalité sur l’ensemble du territoire.
L’enjeu est désormais clair : passer d’un système juste en principe à un système équitable en pratique.
Le Sénégal dispose aujourd’hui d’outils modernes et d’une dynamique réformatrice reconnue. Il lui appartient à présent d’en corriger les déséquilibres afin de construire un système d’orientation plus inclusif, plus équilibré et pleinement adapté aux réalités sociales et territoriales du pays.
Prendre en compte la dimension territoriale, ce n’est pas remettre en cause l’unité nationale. C’est, au contraire, la renforcer en donnant à chaque étudiant, où qu’il soit, les conditions réelles de sa réussite, et en faisant de l’orientation universitaire un véritable levier de justice sociale, de cohésion nationale et de développement harmonieux.
C’est à ce prix que l’orientation universitaire pourra pleinement jouer son rôle de moteur d’égalité des chances.

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Pr. Salif GAYE
Professeur Titulaire des Universités de Classe Exceptionnelle
Ancien Directeur au MESRI

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